Quand développeurs et experts accessibilité unissent leurs forces – interview croisée
Cette interview a été réalisée par Laurène Bel, responsable de communication chez bluedrop.fr. L’interview est également disponible sur le blog bluedrop.fr.
La Ville de Toulon et la Métropole de Toulon ont engagé une refonte complète de leurs sites institutionnels respectifs avec un objectif clair : proposer un service numérique plus lisible, plus performant… et surtout plus accessible.
Dans le cadre d’un marché public, ils ont fait appel à différents prestataires qui ont collaboré étroitement :
- Perméable pour la conception UX/UI,
- bluedrop.fr pour le développement, l’intégration et le pilotage technique,
- Ideance pour l’accompagnement en accessibilité numérique et l’audit RGAA.
Voici le nouveau site de la Ville et celui de la Métropole de Toulon.


L’accessibilité a été traitée comme un axe structurant du projet, et ce n’est pas un hasard. Les services publics numériques ont une obligation légale en la matière : depuis la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, renforcée par la directive européenne de 2016, les organismes publics sont tenus de rendre leurs sites et applications accessibles à toutes et tous, y compris aux personnes handicapées. Cette obligation se traduit concrètement par le respect du RGAA, le Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité, et par la publication d’une déclaration d’accessibilité.
C’est dans ce contexte qu’est née une collaboration étroite entre les équipes de bluedrop.fr et d’Ideance.
Une collaboration au service de l’accessibilité
Nous avons intégré l’accessibilité au cœur du processus de conception UX/UI et de développement, dès les premières phases du projet.
Cette approche a porté ses fruits, comme le confirment les résultats de l’audit : le site de la Métropole de Toulon affiche un taux de conformité global de 95,9 % et un taux moyen de 99,6 %. Des résultats qui témoignent du sérieux et de l’engagement de toute l’équipe tout au long du projet.
Déclaration d’accessibilité Métropole de Toulon
Interview croisée Ideance / bluedrop.fr
Pour revenir sur cette collaboration et les enseignements qu’on en tire, nous avons échangé avec Steven Mouret, expert accessibilité numérique chez Ideance, et Rouaïda Roumieh, Responsable du pôle développement front et référente accessibilité chez bluedrop.fr.
Pouvez-vous vous présenter, présenter votre structure et nous expliquer votre lien avec l’accessibilité numérique ?
Steven : Ideance est un cabinet spécialisé en accessibilité numérique. Notre mission, c’est d’accompagner les organisations (entreprises, collectivités, organismes publics) pour rendre leurs services numériques accessibles à tous : audits RGAA, conseil, formation, accompagnement technique. C’est dans ce cadre que j’interviens au quotidien.
Mon propre parcours part du développement front-end. Je me suis intéressé à l’accessibilité d’abord en autodidacte, puis j’ai passé en 2012 une certification d’expert accessibilité web auprès de l’association Braillenet, membre du W3C, qui a formé une grande partie des experts français dans ce domaine. C’est d’ailleurs de leurs travaux qu’est issu le RGAA, le référentiel français en vigueur aujourd’hui.
Ce qui m’a profondément marqué dans ce parcours, c’est le sens que l’accessibilité a donné à mon travail. Comprendre que ce qu’on développe peut réellement changer le quotidien des personnes handicapées, ça transforme la façon d’aborder chaque projet. Depuis 2022, j’ai rejoint Ideance en tant qu’expert accessibilité. Mon expérience technique reste un vrai atout pour accompagner les équipes de développeurs et proposer des solutions concrètes adaptées à chaque technologie.
Rouaïda : bluedrop.fr est une agence web spécialisée dans la conception UX/UI, le développement et la maintenance de projets web Drupal. On s’intéresse de près aux enjeux du web comme l’accessibilité, la performance, la sécurité, l’éco-conception, etc.
Il y a 19 ans, j’ai rejoint bluedrop.fr en tant que développeuse back-end. Au fur et à mesure que la société grandissait et qu’un pôle front-end se structurait, mon poste a naturellement évolué dans cette direction, jusqu’à ce que j’en prenne la responsabilité en tant que Responsable du pôle développement front. De la même manière, au fil du temps, la question de l’accessibilité est devenue partie intégrante des attentes de nos clients et de nos projets. Dans mon travail, elle est devenue une spécialité à part entière. En 2024, j’ai suivi une formation dédiée et obtenu une certification en accessibilité numérique, et j’ai progressivement pris le rôle de référente accessibilité au sein du pôle développement. Ça veut dire que je ne me contente plus de développer : je forme aussi mes collègues et je structure nos process internes.
Concrètement, en quoi consiste l’accessibilité numérique et comment abordez-vous l’accessibilité dans votre travail ?
Steven : Il faut distinguer deux notions qu’on confond souvent. D’un côté, l’accessibilité au sens large, c’est la capacité d’un contenu ou d’une fonctionnalité à être utilisé par une personne handicapée, qu’il soit visuel, moteur, cognitif ou auditif. D’un autre côté, la conformité, elle, c’est le respect d’une norme : en France, le RGAA. On peut avoir un site conforme qui reste difficile à utiliser en pratique, et inversement. Quand je parle de conformité, je parle strictement du respect de la norme. Quand je parle d’accessibilité, je parle d’usage réel.
Ce qui est souvent mal compris, c’est que l’accessibilité ne concerne pas seulement les personnes aveugles. Elle implique des utilisateurs avec des difficultés très différentes. Ceux qui naviguent au clavier, ceux qui utilisent la reconnaissance vocale, ceux qui ont besoin d’un fort contraste visuel, ou encore ceux qui se servent d’une plage braille, un dispositif physique posé sous le clavier, composé de petits picots qui se relèvent pour restituer le contenu en braille en temps réel.
Rouaïda : Concrètement, pour nous qui développons, cela se traduit par l’application de règles précises sur la structure HTML, les contrastes de couleurs, les alternatives aux images, la navigation clavier. C’est un travail rigoureux, mais qui produit des sites vraiment robustes, compréhensibles et utilisables par tous.
Comment intégrez-vous l’accessibilité dans vos projets ?
Rouaïda : Avant que je me forme, pour les équipes de développement, l’accessibilité représentait une vraie lourdeur. On nous demandait d’appliquer des règles qu’on ne comprenait pas vraiment, sans savoir à quoi elles servaient ni quel impact elles avaient sur les utilisateurs. On avait l’impression de faire deux développements en parallèle, sans en voir le sens.
Après ma formation, j’ai formé l’équipe à mon tour. Et là, quelque chose a changé. Une fois que les développeurs ont compris pourquoi on applique ces règles, ce que vivent concrètement les personnes qui en dépendent, la résistance tombe. On a ensuite pu créer des process structurés : l’accessibilité est intégrée dès le départ dans le développement, des tests sont réalisés en cours de route, et on travaille en parallèle avec des partenaires comme Ideance sur les points techniques complexes. C’est devenu une façon de travailler, pas une contrainte supplémentaire.
Steven : Ce que dit Rouaïda est fondamental, et c’est malheureusement un frein que l’on rencontre très souvent. C’est pourquoi la sensibilisation est le point de départ incontournable. Un développeur à qui on demande d’appliquer des règles sans lui en expliquer les conséquences réelles aura du mal à les maintenir dans la durée. Quand on comprend qu’un bouton sans nom empêche littéralement un utilisateur naviguant à la voix de cliquer dessus, on ne l’oublie plus.
Comment s’est organisée votre collaboration sur le projet Toulon ?
Steven : On a structuré l’intervention en plusieurs phases complémentaires. En amont, j’ai fourni des ressources de référence et des préconisations techniques ciblées sur les points complexes, en tenant compte des contraintes techniques propres au projet et à Drupal.
Ensuite, on a travaillé en mode agile, par sprints. À chaque livraison, j’intervenais en recette pour vérifier l’accessibilité des composants développés. Ce n’est pas une vérification superficielle : on teste chaque fonctionnalité avec les technologies d’assistance réelles, on vérifie les comportements clavier, les changements d’état, les déplacements de focus. Puis venait la phase d’audit formel, suivie d’une phase de correction, et enfin le contre-audit pour valider les corrections apportées.
Ce fonctionnement en accompagnement continu, plutôt qu’un simple audit en fin de projet, permet d’anticiper les problèmes au lieu de les découvrir trop tard.
Rouaïda : De notre côté, la collaboration a été très fluide. Les recommandations étaient claires, directement exploitables, et toujours accompagnées d’explications.
On ne recevait pas seulement des consignes, mais une logique de réflexion. Ça nous a permis de monter en compétence et de devenir plus autonomes sur le sujet.
Quels ont été les principaux défis techniques rencontrés ?
Rouaïda : Un des défis a concerné les filtres de contenu. On s’est demandé au départ quel composant utiliser : des onglets, un accordéon, autre chose ? Ce choix initial a des conséquences sur l’accessibilité. La difficulté technique, c’est que le module Drupal qui gérait ces filtres avait une mécanique de base peu accessible. Il a fallu, tout en conservant ce module, lui ajouter les comportements attendus : navigation clavier, changements d’état, comportements de focus. Le fait que la page fonctionne en Ajax, c’est-à-dire que les résultats se mettent à jour sans rechargement complet de la page, ne constituait pas un problème en soi, mais nécessitait un travail supplémentaire qu’on n’a habituellement pas à faire sur une page classique.
Steven : Pour rendre ça concret : imaginez que vous utilisez un site les yeux fermés, guidé uniquement par la restitution sonore du lecteur d’écran. Vous appliquez un filtre. La liste de résultats change à l’écran, mais votre lecteur d’écran ne vous dit rien. Vous ne savez pas si l’action a fonctionné, ni ce qui s’est passé. Est-ce que la page a répondu ? Y a-t-il des résultats ? Lesquels ?
Ce qu’on a mis en place, c’est un message automatique, non visible à l’écran, qui est restitué par le lecteur d’écran dès que la liste se met à jour. Ce message indique par exemple le nombre de résultats affichés. L’utilisateur sait alors que son filtre a bien été pris en compte, et peut ensuite naviguer dans la liste pour consulter les nouveaux contenus. Ce n’est qu’un élément parmi d’autres, mais il illustre bien la nature du travail : rendre perceptible des informations purement visuelles, pour que chacune et chacun puisse comprendre ce qui se passe sur la page et continuer à l’utiliser.
Y a-t-il des éléments dont vous êtes particulièrement satisfaits ?
Rouaïda : Oui, notamment le travail sur les médias (images). Nous avons mis en place des champs pour les alternatives textuelles, des légendes, des transcriptions enrichies.

Steven : C’est un excellent exemple. L’exercice s’avère particulièrement exigeant pour les contributeurs, car une méconnaissance du sujet des images rend la distinction entre ses différents éléments floue.
Sans une compréhension profonde du sens de l’image et des contextes, il devient difficile de concevoir :
- L’alternative textuelle : qui doit décrire l’image.
- La légende : qui apporte du contexte à l’image.
- La description détaillée : qui permet de décrire les images à fort contenu.
Le risque de confusion est réel lorsque le fond n’est pas maîtrisé. C’est précisément là que la formation prend tout son sens : elle doit permettre aux contributeurs d’analyser l’intention derrière l’image avant même de rédiger la moindre ligne.
En quoi consiste l’audit d’accessibilité RGAA ?
Steven : L’audit, c’est la vérification formelle de la conformité. On commence par définir un échantillon de pages représentatives du service : la page d’accueil et la page de contact sont obligatoires, on y ajoute également surtout les pages qui reflètent les contenus et fonctionnalités clés. Pour Toulon, cela incluait des vues agenda, des actualités, des contenus dits « froids » et « chauds ». Sur cet échantillon, on passe en revue l’ensemble des critères et tests du RGAA.
C’est un travail majoritairement manuel, et c’est important de le comprendre. Beaucoup de critères ne peuvent pas être vérifiés par un outil automatique. Est-ce que l’alternative textuelle d’une image est pertinente dans son contexte ? Est-ce que la hiérarchie des titres a du sens pour un utilisateur ? Aucun robot ne peut répondre à ça aujourd’hui. C’est pour ça que l’audit prend du temps et qu’il faut choisir le bon moment pour le lancer : trop tôt, il remonte des erreurs élémentaires qui auraient pu être corrigées bien en amont.
À l’issue de l’audit, on produit un rapport de conformité présenté à toutes les équipes (clients et prestataires). Vient ensuite une phase de correction, puis le contre-audit pour valider les corrections apportées.
Rouaïda : Le contre-audit s’est passé très vite de notre côté. Les préconisations avaient été claires dès le départ, donc quand il y avait des oublis, on comprenait immédiatement ce qu’il fallait corriger. La plupart du temps, c’étaient de petites erreurs d’inattention, pas des problèmes structurels.
Steven : C’est assez rare pour être souligné en effet ! Et c’est directement lié au fait qu’on avait travaillé ensemble tout au long du projet. Je connaissais les équipes, leurs contraintes techniques, et elles maîtrisaient suffisamment le sujet pour intégrer les corrections sans allers-retours. On a obtenu des résultats très proches du 100 % de conformité côté développement, ce qui montre que c’est tout à fait atteignable quand chacun joue son rôle.
Quels bénéfices tirez-vous de cette collaboration ?
Steven : Travailler avec une équipe déjà sensibilisée change vraiment la façon dont on peut accompagner. Quand les équipes ne connaissent pas le sujet, on se cantonne souvent à ce qui est strictement nécessaire pour la conformité. Avec bluedrop.fr, on a pu aller plus loin : réfléchir à l’ergonomie pour les utilisateurs réels, pas seulement cocher des critères. C’est une approche qu’on n’a pas toujours la chance d’adopter avec des équipes moins matures sur l’accessibilité.
Rouaïda : Pour nous, c’était une première collaboration de ce type et on avait quelques appréhensions. Mais l’échange a toujours été fluide. Ce qui m’a le plus marquée, c’est la pédagogie de Steven : il ne se contentait pas simplement de répondre à nos questions, il expliquait le raisonnement derrière. Aujourd’hui, quand je tombe sur un point complexe, je me demande comment il l’analyserait. Parfois je trouve la réponse toute seule. C’est une façon de transmettre qui laisse des traces.
Un conseil pour les collectivités qui souhaitent se lancer ?
Steven : Sensibilisez tôt, et sensibilisez tout le monde, pas seulement les développeurs. Du décideur au contributeur, chacun a un rôle à jouer. Intégrez l’accessibilité dans vos marchés publics : demandez des preuves, des rapports d’audit, vérifiez que vos prestataires ont une vraie politique en la matière. Formez vos équipes avant de lancer un audit, parce qu’un audit trop précoce ne fait que constater des erreurs qui auraient pu être évitées.
Et n’attendez pas d’avoir un résultat parfait pour publier une déclaration d’accessibilité. La loi prévoit de déclarer qu’on est en cours de mise en conformité. Ce qui compte, c’est d’avancer. La loi date de 2005, mais il n’est jamais trop tard pour commencer, et l’accessibilité est de toute façon un travail continu. Un audit donne un état à un instant T. Dès le lendemain, si des contenus sont publiés sans respecter les règles, la conformité évolue. C’est pour ça qu’il faut l’ancrer dans les pratiques de toutes vos équipes, au même titre que la qualité ou la performance.
Rouaïda : Tout à fait d’accord. On n’imaginerait pas livrer un site sans design. Alors pourquoi livrerait-on un site sans accessibilité ? C’est un standard de qualité, pas une contrainte supplémentaire. Ça doit faire partie de l’ADN du projet, au même titre que le fonctionnel.
Vous souhaitez améliorer l’accessibilité de votre site et recherchez un partenaire pour la conception et le développement de sites Drupal accessibles ?
L’accessibilité ne s’improvise pas : elle se construit dès la conception et s’évalue tout au long du projet.
bluedrop.fr, accompagne les organisations publiques et privées dans la conception et le développement de sites Drupal accessibles et conformes au RGAA. Vous pouvez contacter l’équipe bluedrop.fr via leur formulaire de contact.
Et si vous souhaitez être accompagné pour la mise en accessibilité de vos services numériques, contactez l’équipe Ideance.


