L’image, c’est aussi une part d’émotion et de culture, avec Christine Langlais

Dans le cadre d’un échange sur son expérience, nous avons rencontré une utilisatrice aveugle, qui a partagé avec clarté et sensibilité son expérience quotidienne du numérique.

De l’usage des lecteurs d’écran aux limites de certaines descriptions d’image, elle nous éclaire sur les pratiques actuelles, les manques… et les espoirs.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Christine Langlais. Je suis devenue aveugle à l’âge de 30 ans, à la suite d’un accident de voiture.

Depuis, je me suis réorientée professionnellement.
J’ai repris des études en ressources humaines, et j’ai fondé Oveha Expériences, une activité de sensibilisation et de formation sur les questions de handicaps et d’accessibilité numérique. Je suis aussi en veille sur ces sujets.

OVEHA Experience (logo)

Comment s’est déroulé votre parcours avant l’accident de 2002 ?

Avant l’accident, j’étais dans un parcours professionnel « classique », sans lien avec le handicap.

Ce n’est qu’après être devenue aveugle que j’ai découvert le monde de l’accessibilité et du numérique adapté.

Pouvez-vous revenir sur cet accident et ses conséquences ?

L’accident a entraîné une perte totale de la vue. J’ai dû complètement réapprendre à vivre autrement, avec une phase de reconstruction personnelle importante.

Ça a aussi déclenché une envie forte de redevenir autonome et active, malgré les obstacles.

Comment s’est passée votre réadaptation à la vie quotidienne ?

La réadaptation a commencé dans un centre spécialisé près de Toulouse, où j’ai découvert notamment l’informatique adaptée (avec le lecteur d’écran JAWS).

J’ai aussi appris à utiliser des outils comme la canne blanche, et progressivement à m’orienter seule.

C’était une période très dense en apprentissages.

Quelles compétences avez-vous développées pour retrouver votre autonomie ?

J’ai appris à me servir d’un ordinateur avec lecteur d’écran, à utiliser un smartphone avec VoiceOver, à m’orienter seule grâce à la canne électronique, à lire en braille, et à rechercher activement de l’information sur Internet.

Comment êtes-vous passée de cette phase de réadaptation à votre réinsertion professionnelle ?

Tout d’abord, je me suis investie localement plusieurs années au développement de l’association Valentin Haüy.

Grâce à un financement de l’AGEFIPH (association de gestion du fonds pour l’insertion des personnes handicapées), j’ai aussi suivi des formations techniques avec CECIAA qui m’ont permis de reprendre des études en ressources humaines.

C’est à travers ce parcours que j’ai pu me repositionner professionnellement et envisager aussi des projets concrets dans l’accessibilité.

Pourquoi avoir créé Oveha Expériences, et que proposez-vous aujourd’hui ?

Oveha Expériences (pour « Ouvrir ses horizons avec le handicap ») est née du besoin de sensibiliser à l’accessibilité numérique, de former sur l’accueil et l’accompagnement des personnes en situation de handicap et d’accompagner des  structures pour plus d’inclusion.

Je propose notamment des audits d’accessibilité, des sensibilisations, des tests utilisateurs, et je participe à des groupes de travail.

Quels outils numériques utilisez-vous au quotidien ?

J’utilise principalement un ordinateur avec JAWS, un iPhone avec VoiceOver, une canne électronique avec capteur laser.

J’ai recours à des applications comme Seeing AI et Be my Eyes. .

Une personne tient un smartphone au-dessus d’un document imprimé. L’écran du téléphone affiche une application de reconnaissance de texte en train de scanner la feuille.

Quels obstacles rencontrez-vous encore dans le numérique ?

Il y a beaucoup de sites ou d’applications mal conçus, avec des contenus non accessibles, des boutons non labellisés, des formulaires impossibles à remplir. Même sur des sites gouvernementaux, il y a parfois des défauts.

L’inaccessibilité peut empêcher de faire une démarche simple ou même d’acheter un produit.

Avez-vous un exemple concret d’une situation où l’inaccessibilité vous a posé un vrai problème ?

Par exemple pour remplir ma demande d’activité de formation sur le site MAF (Mon activité formation), il fallait durant la seconde étape remplir un champ selon une liste proposé et j’avais comme indication avec mon lecteur d’écran qu’il fallait saisir l’information et malgré le respect de la formulation, cela ne voulait pas fonctionner. 

Je suis restée complètement bloquée et je n’avais personne avec la vue à mes côtés.

J’ai fait appel à la hotline qui a reconnu les défauts d’accessibilité et qui a rempli le champ. Mais, j’ai dû l’appeler à 3 reprises car il y avait plusieurs étapes et que l’inaccessibilité n’avait pas été anticipée, et au total j’ai mis plusieurs jours à saisir ma demande alors que cela prend quelques minutes normalement.

Comment vivez-vous cette inégalité d’accès aux services numériques ?

C’est une inégalité réelle, une forme d’exclusion. Je suis obligée de compenser en demandant de l’aide, ou en perdant beaucoup de temps mais parfois aussi j’abandonne.

Ça génère de la fatigue mentale, de la frustration et aussi un sentiment d’injustice, surtout quand la solution serait techniquement simple à mettre en place.

Quelle est votre position sur la description des images ?

Je suis plutôt favorable à ce qu’on décrive aussi certaines images dites « décoratives », car elles peuvent contribuer à l’ambiance d’un site ou d’un produit. Une courte description suffit parfois. Cela aide à se représenter l’univers visuel et à mieux comprendre certains contextes, par exemple, une couverture de livre donne une ambiance.

Ce n’est pas capital, mais parfois, ça inspire.

Et pour les portraits, dans les organigrammes par exemple ?

Je reconnais les gens par leur voix, pas par leur photo. Mais une description succincte peut aider à se faire une image mentale (par exemple la tranche d’âge, la coiffure, un trait distinctif). Ce n’est pas indispensable, mais ça peut être un plus.

Idéalement, il faudrait envisager, en plus de la photo et de son alternative textuelle descriptive, un enregistrement de la voix de la personne elle-même pour chaque photo.

Avez-vous des exemples de sites bien conçus en termes d’accessibilité ?

Oui, je trouve que certains sites gouvernementaux, comme service-public.fr, sont assez bien conçus en termes d’accessibilité.

Un autre exemple positif est le site d’Ideance, que je trouve particulièrement accessible. Ce site m’a plu car il combine une bonne organisation des informations avec une interface qui facilite la navigation, y compris avec un lecteur d’écran.

Ce genre de site m’inspire, car il donne une vraie attention à l’expérience utilisateur, en tenant compte des besoins des personnes déficientes visuelles. Cela rend la consultation plus fluide et moins frustrante, ce qui est essentiel pour accéder à l’information sans obstacles inutiles.

Préférez-vous naviguer sur un ordinateur ou un smartphone ?

Je préfère l’ordinateur, car je suis plus à l’aise avec un clavier physique, surtout pour la saisie. Le smartphone est pratique, mais moins confortable pour taper du texte. Je consulte quelques applis, mais je fais l’essentiel de mes démarches sur le Web.

Comment êtes-vous tenue informée des nouvelles solutions accessibles ?

Je suis abonnée à plusieurs newsletters et liste de discussion (comme Oxytude, CFPSAA, Valentin Haüy, RGAA, Opquast, CECIAA, …), je consulte les publications sur Linkedin, je fais une veille active, et je participe à des formations. Je teste aussi moi-même certaines solutions, comme l’application Greta pour le cinéma.
Je vais dans des salons comme Autonomic Marseille et j’étais présente à A11Y Paris en juin 2022.

Un mot de conclusion ?

L’accessibilité numérique, ce n’est pas juste une contrainte technique ou une obligation juridique, c’est indispensable pour l’autonomie, pour l’inclusion, c’est un choix de société.

Et c’est aussi une question de justice. J’espère vraiment que toutes les organisations publiques et privées en prendront la mesure et mettront en place les actions nécessaires.

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